INTERVIEW EXCLUSIF : Wanda Mastor, la vraie Mme Corse.

Présentée il y a quelques années comme la « toulousaine » de la commission Jospin, Wanda Mastor pour ceux qui l’ignoraient, a su dire cette année à qui voulait l’entendre qu’elle était Corse è cusì fiera da esse.

Elle a rédigé, à la demande de Jean-Guy Talamoni, Président de l’Assemblée de Corse, le rapport portant désormais son nom sur la révision constitutionnelle. Spécialiste de la Constitution connue et reconnue en France, elle est de celles qui firent dire à certains que notre île allait étonner l’Europe.

Nous avons donc rencontré Wanda Mastor, la vraie Mme Corse, celle du droit constitutionnel, mais avant tout, celle de la simplicité, celle qui porte en elle nos valeurs, en un mot comme en cent, celle dont nous sommes fiers !

U Ribombu : Quelle est votre histoire avec la Corse ?

C’est la mienne, tout simplement. J’ai passé mon enfance et ma jeunesse entre Aiacciu, où je suis née, et Bunifaziu. Mais j’ai eu la chance, pour raisons familiales et sportives, d’avoir de très nombreux lieux « à moi », qui nourrissent mes souvenirs. Vivre à Bastia a été notamment l’une des plus belles expériences de ma vie. Toute ma famille est en Corse, mes parents, ma belle-mère, mes grands-parents, ma marraine, mes filleuls, ma horde de cousins… C’est ici que mes morts dorment, face à la mer, à Aiacciu et Bunifaziu. A part mes enfants et leur père, je n’ai absolument personne sur le continent. Ensuite, c’est juste l’histoire banale d’une exilée qui pense à son île de manière obsessionnelle…

U Ribombu : Il semble vu de l’extérieur que vous soyez proche de JGT alors WM ? Autonomiste ou Indépendantiste ?

A une question politique réponse universitaire… Si Jean-Guy Talamoni s’est adressé à moi pour solliciter mon expertise, c’est parce que j’étais une spécialiste de droit constitutionnel… Et Corse. Nous nous étions rencontrés lors de mon audition par l’Assemblée de Corse en 2013, à propos du rapport sur l’évolution institutionnelle que j’avais co-rédigé avec Guy Carcassonne notamment. Mais contrairement à ce que je peux entendre ou lire ici ou là, il ne m’a jamais donné de feuille de route précise. Je vous mentirais si je vous disais qu’il n’avait pas senti ma faculté de me battre pour une cause… Mais pour le reste, j’ai rédigé mon rapport en étant animée d’une seule volonté : l’intérêt de la Corse. Au départ, j’avais envisagé plusieurs hypothèses. Des hypothèses que nous pourrions qualifier de « hautes », d’autres de « basses »… Puis, pour tous les arguments que j’ai développés, l’autonomie s’est imposée avec logique. Quant à Jean-Guy Talamoni, ce n’est pas à vous et vos lecteurs que j’apprendrai qu’il est un homme remarquable et que c’est une chance de pouvoir échanger avec lui.

U Ribombu : Vous n’avez jamais caché votre attachement à votre île, et vous avez même su vous engager à ses côtés quand il a fallu, cet engagement et cet attachement vous ont-ils causé quelques problèmes dans votre vie professionnelle en France ?

Jamais je ne renierai mon attachement viscéral à la Corse et aux miens. En aucune occasion, dans aucun cénacle, quel que soit le prestige des lieux et interlocuteurs. Un grand homme politique, vénéré par la grande majorité des Français, m’a dit que cette mission allait me porter tort, voire briser ma carrière. Je lui ai répondu que malgré tout le respect que je lui devais, et malgré de beaux souvenirs communs, notre collaboration allait s’arrêter là.

Je m’attendais en effet à avoir des « problèmes » comme vous dites… Mais, d’une part, j’exerce le seul métier de la fonction publique où la hiérarchie n’existe pas. Le principe d’indépendance des enseignants-chercheurs des universités a même valeur constitutionnelle. En résumé, notre liberté est totale et c’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai choisi ce métier. Je décide seule de mes sujets d’articles et de livres comme je choisis mes combats scientifiques –car se battre pour l’autonomie n’est pas qu’un combat idéologique-. D’autre part, même les collègues qui ne partagent pas mes idées –voire les dénoncent- respectent beaucoup ma force de travail et liberté de ton. Je suis connue pour avoir des convictions et les exprimer sans détour, quels que soient les sujets. Je les assume toutes. Après, les petites remarques sur mon absence d’objectivité, sur le fait que ma passion pour la Corse me détourne de la scientificité… Je ne les écoute pas. Plus exactement, je les entends pour lutter contre ma tendance aux excès. Mais il est certain qu’en raison de mon engagement, je ne figure pas dans telle liste pour siéger dans telle autorité ou exercer telle mission. Mais ça tombe bien, je n’attends ni n’espère rien. Seuls comptent le plaisir de mes lecteurs et l’intérêt de mes étudiants. Et celui de la Corse.

U Ribombu : Vous avez remis en janvier 2018, au Président de l’Assemblée de Corse, le rapport portant votre nom qui argumentait en faveur d’un nouveau statut constitutionnel pour la Corse, depuis, un article a été proposé par le gouvernement français à la Corse, vidé de la substance que vous y aviez placé, que pensez-vous de l’article définitif ainsi rédigé ? Ne marque-t-il pas un recul plutôt qu’une avancée pour la Corse ?

Je me suis déjà exprimée plusieurs fois sur ce sujet, quitte à être mal comprise. Je n’ai fait que fournir un outil de travail, qui, commandé par le président de l’Assemblée de Corse, était destiné à l’ensemble des élus. Une fois « donné », mon rapport ne m’appartenait plus. J’en suis l’auteur et espère qu’il pourra servir pour d’autres négociations, mais le temps politique n’est pas le mien. En tant qu’experte, je dis et redis que l’autonomie ne pouvait s’envisager que dans un certain environnement. C’est-à-dire, sans entrer dans des détails trop techniques, dans celui de l’article 74 relatif notamment à la Polynésie française qui jouit d’une certaine autonomie. Tel qu’il est proposé, l’article relatif à la Corse est insuffisant et incohérent.

Insuffisant car nous sommes loin, très loin des revendications de l’union qui a largement remporté les dernières élections territoriales. Incohérent car il est question d’imposer à la Corse –d’infliger- une procédure que, dans le même temps, on enlève aux départements et régions d’outre-mer pour cause de bilan quantitatif et qualitatif désastreux. La procédure de l’habilitation législative, telle que proposée, va créer un nouveau monstre bureaucratique. L’article 72-5 du projet de loi constitutionnelle n’est qu’une coquille vide, à la limite du décoratif. Mais malgré ma déception, je dois rester cohérente : j’ai aussi plaidé pour l’insertion de la Corse dans la Constitution, dont l’absence actuelle est insultante. Et peut-être que, si la réforme est adoptée, la loi organique –une loi qui complète la Constitution- pourra ouvrir des fenêtres sur la fiscalité notamment. Si le Conseil constitutionnel ne la censure pas…

U Ribombu : L’affaire Benalla qui bouleverse la bonne Marche de la République fait que le vote à l’Assemblée Nationale de la révision constitutionnelle est renvoyé en septembre… ce délai supplémentaire peut-il être un avantage pour la Corse ?

J’avoue ne pas savoir qu’en penser. Il y a encore quelques jours, j’étais convaincue que le Congrès n’adopterait pas la révision constitutionnelle. Et on ne pourra pas dire que c’est à cause de la Corse ! Il y a d’autres sujets qui crispent bien plus les sénateurs. Evidemment, l’affaire Benalla –qui, à tout point de vue, sur le fond et la forme, est désastreuse et ne doit pas être minimisée- ne va rien arranger. Quant au report de la réforme en septembre, je réponds juste que réviser la Constitution mérite un climat serein et apaisé. Que, par conséquent, et quelle que soit l’issue, la question de la Corse a besoin d’un tel climat.

U Ribombu : La Corse de demain a-t-elle besoin de l’engagement plus fort plus concret de personnes comme vous. Êtes-vous favorable à une agence du retour des élites corses expatriées ? Êtes-vous prête à aider l’assemblée de Corse à construire une telle agence ?

Vous-même ? Seriez-vous prête demain à prendre une chaire à l’Université de Corse ? Vous aimeriez la prendre aujourd’hui ou demain dans la Corse autonome ou indépendante ?

Il est très compliqué de vous répondre quand on vit sur le continent, et que l’on y a construit sa vie familiale et professionnelle. Une chose est certaine : plus le temps passe et plus l’éloignement m’est douloureux. Pour me consoler, je me dis que mon engagement est d’autant plus crédible et légitime que je ne fais pas de politique et jouis du recul nécessaire –le recul géographique aidant parfois à la prise de recul idéologique…- Aidons-nous mieux la Corse quand on est exilé ? Je ne sais pas. Je crois que mon rapport a pu recevoir un accueil majoritairement favorable parce que, précisément, je ne suis pas une universitaire de l’ombre. J’ai eu la chance d’avoir une carrière bien remplie, et dois ma notoriété à plusieurs missions exercées sur le continent et à l’étranger. Le fait d’avoir été missionnaire au Conseil constitutionnel, membre de la commission Jospin, de deux jurys d’agrégation, de diriger plusieurs instances et d’être professeur invitée dans de nombreuses universités étrangères ont été un point fort pour la Corse. Pour vous le dire clairement et sans détour, quand le pouvoir central a souhaité me rencontrer plusieurs fois pendant les négociations, personne ne me regardait de haut. Parce qu’ils savaient qui j’étais, ce que j’avais fait, ce que j’avais écrit. Je n’en étais pas à ma première visite sous les ors des salons de la République, loin de là… C’est juste mon engagement pour la Corse qui fut, pour mes interlocuteurs, une nouveauté.

Mais je crois, dans le même temps, que c’est le temps pour les « élites » de rentrer. Je n’aime pas trop ce mot, je préfère parler de personnes dont la Corse est tout à la fois l’identité et le combat. Et bien sûr, si l’Assemblée ou le Conseil exécutif ont besoin de moi, je répondrai toujours présente.

Quand je suis devenue docteur de droit public, j’ai candidaté pour un poste à Corti et n’ai pas été auditionnée. Toulouse m’a recrutée. J’y suis devenue maître de conférences puis y suis revenue par la voie royale de l’agrégation. Car encore, Toulouse m’attendait, d’où ma loyauté et fidélité à cette université. Sans elle, je ne sais quelle autre voie professionnelle j’aurais choisi. Peu importe pour le rendez-vous manqué avec Corti, je ne me retourne jamais sur les événements passés. Je vais dans cette université avec grand plaisir et travaille avec plusieurs de ses chercheurs, qui sont remarquables. Un jour, peut-être… Mais quel que soit le statut institutionnel de l’île, quels que soient la ville et le métier, je sais que je serai toujours heureuse chez moi. Le contraire est impossible.

Stefanu Barbagelata

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