Interview exclusive de Jean-Guy Talamoni

Monsieur Talamoni, voici déjà plusieurs mois que vous avez refusé de rencontrer les différents ministres qui se sont déplacés en Corse. Pensez-vous que, dès les premières rencontres avec Madame Gourault, les discussions étaient vouées à l’échec ?

Lorsque Jacqueline Gourault est venue en Corse le 5 janvier 2018, nous avions en mémoire le discours de Furiani d’Emmanuel Macron, alors candidat aux élections présidentielles, dans lequel il citait Michel Rocard, parlaitd’une Corse « avant-gardiste », vantait les mérites de la « co-construction » et disait de la collectivité unie qu’elle était« l’un des moyens de réussir […] pas suffisant et [que] tout ne s’arrêtera pas là ».

Après son élection, il s’engage pour une réforme de la Constitution et Jacqueline Gourault nous confirme au début de l’année la levée du verrou constitutionnel.

Aussi, avant même la venue de la ministre, j’avais commandé un rapport à la Professeure Wanda Mastor et nous avions déjà beaucoup travaillé à un dispositif pour la Corse dans la Constitution.

A ce stade, rien n’indiquait qu’il s’agissait uniquement de communication, que les paroles ne seraient pas suivies d’acteset surtout que le fait démocratique serait à ce point nié !

Pourquoi avoir voulu persévérer à rencontrer Madame Gourault si vous saviez que Paris refuserait tout ou presque des propositions que vous avez faites ?

Cette période, qui a pu paraître longue à beaucoup de militants, n’aura finalement duré que deux mois. La venue d’Emmanuel Macron en Corse en février a terminé de nous convaincre qu’aucun dialogue n’aurait lieu. En apportant dans ses bagages Jean-Pierre Chevènement et un nombre incalculable de drapeaux français, le message était on ne peut plus clair !

Pour autant, il faut rappeler qu’aux élections de décembre, notre majorité a présenté aux Corses une démarche d’évolution institutionnelle assortie d’un projet de société. L’ensemble a été validé par une majorité massive et, sauf à trahir notre mandat, nous devions en défendre les différents voletslinguistique, foncier, fiscal, institutionnel avec détermination. De la même manière, la question des prisonniers politiques était et demeure incontournable. Dans cette perspective, j’ai transmis une contribution de près de 100 pages au gouvernement. Elle portait sur tous ces thèmes mais aussi sur l’enseignement, l’emploi, la santé…

Il était de notre devoir d’aller au bout de nos possibilités, forts de notre travail, du plébiscite des électeurs et du soutien qu’ont manifesté les Corses lors de la mobilisation du 3 février.

Il nous fallait jouer la partie jusqu’au bout même si l’Etat a modifié les règles en cours de jeu. Et nous devions faire œuvre de pédagogie en démontrant que Paris était le seul responsable de cette situation de blocage. La majorité n’a jamais prétendu que tous les problèmes devaient être résolus en quelques semaines mais elle a clairement affirmé que tous devaient faire l’objet de discussions. Elle n’a jamais formulé de préalable mais elle n’accepte pas qu’on prétende lui opposer des tabous. On ne peut, si l’on est sincèrement disposé à dialoguer, demander à l’autre partie de capituler en tentant d’imposer ses exigences ni, en sens inverse, tracer des lignes rouges avant même d’ouvrir les négociations.

Vous avez décliné l’invitation, la semaine prochaine, du premier ministre de la France. Le dialogue avec Paris est-il définitivement rompu ?

Je l’ai dit, il n’y a jamais eu de dialogue. Les décisions étaient prises avant même les rencontres et celles-ci n’ont consisté qu’à faire de la communication, voire parfois à faire le buzz. D’ailleurs, c’est l’un des principes de fonctionnement de ce gouvernement et du Président français. On le voit, les régions françaises sont confrontées elles aussi à ces simulacres de discussions et l’association des départements a même décidé récemment de geler ses relations avec l’Etat !

Notre profonde conviction est que nos différentes demandes ont été traitées par le mépris et que Paris a fait ce qu’il avait déjà décidé de faire avant même l’ouverture des débats.

Aussi, aller à Paris le 2 juillet aurait été donner caution à un faux dialogue et consentir à voir mépriser les institutions légitimes des Corses.

En l’état, Paris ne donnera probablement pas de signal indiquant qu’il entend rompre avec cette politique méprisanteet qu’il participera à la construction de la paix. Le verdict rendu récemment en témoigne, tout comme le refus de lever le statut de DSP et de rapprocher les prisonniers qui ont été condamnés dans l’affaire Erignac.

Pour ma part, je l’ai dit et le répète : je reste ouvert au dialogue sur des bases loyales et respectueuses.

Sur les ondes d’une radio française, vous avez déclaré que « le dialogue interviendra, si ce n’est pas sous ce gouvernement, ce sera sous un autre gouvernement ». Mais la ligne n’est-elle pas dictée en haut lieu, à savoir le Président français lui-même ?

Très certainement. La plupart des ministres qui viennent ici ne font qu’appliquer à la lettre les directives du Présidentfrançais. Par le passé, quelques-uns ont dérogé à cette règle.D’autres y dérogeront peut-être à l’avenir mais cela reste des initiatives isolées qui n’engendrent pas de réponses globales.

La situation politique offrait trois conditions favorables à la résolution de cette question corse à laquelle les gouvernements successifs de la France se sont heurtés depuis quarante ans : la cessation de la lutte clandestine, l’accession au pouvoir insulaire d’interlocuteurs disposant d’une large légitimité et laprocédure de révision constitutionnelle.

Les responsables parisiens ont laissé passer cette chance.

Mais, en tout état de cause, je demeure persuadé que le dialogue interviendra tôt ou tard. La position de Paris, qui consiste à nier le fait démocratique, ne pourra pas être tenable sur le long terme. Pendant 40 ans, malgré les refus réguliers de Paris, nous avons continué à porter notre message. Puis, Paris n’a pas tenu compte de cette évolution majeure qu’est la sortie du FLNC de la clandestinité. De notre côté, nous avons continué à mener la bataille des idées que nous avons gagnéeen remportant les élections, une première fois en 2015, puis une deuxième fois pour les législatives et puis encore il y a quelques mois. Paris a de nouveau refusé de respecter le fait démocratique en niant nos revendications. Pour autant, nous continuerons, comme nous l’avons toujours fait, à lutter, sur le terrain institutionnel. Et nous sommes confiants puisque la très grande partie des jeunes corses partagent nos idées et nous savons que celles-ci continueront d’être défendues tant que cela sera nécessaire.

Sans faire de politique fiction, si Emmanuel Macron est reconduit dans ses fonctions en 2022, comment pensez-vous que la Corse puisse gérer les 5000 nouveaux arrivants qui s’installent chaque année chez nous ?

Emmanuel Macron n’incarne pas en effet la volonté de mettre un terme à la politique d’arrivage massif et d’installation dans l’île. Si cette politique perdure, la Corse ne pourra tout simplement pas gérer ces arrivées trop importantes qui causentdéjà les problèmes que nous savons en termes de logement, d’emploi et plus largement de mode de vie. Il en va de notre existence même.

Sur un plan technique, le gouvernement reconnaît que la situation est problématique en termes de dépossession foncière. Beaucoup de Corses ne peuvent déjà plus vivre dignement chez eux. Mais les solutions évoquées sont elles aussi techniques, ce qui ne peut nous satisfaire.

Nous le savons, seules des mesures politiques, avec notamment un statut de résident et une charte pour l’emploi local, pourront permettre à la Corse de faire face à cette situation. De telles mesures auraient pu être mises en œuvre via la réforme constitutionnelle. Ce ne sera pas le cas et ces problèmes vont se poser de manière de plus en plus aigüe dans les mois qui viennent. Paris n’a pas pris la mesure des enjeuxparce que ses responsables actuels n’ont rien compris à la société corse, ni même à ce qui se passe depuis juin 2014.

Le déni de démocratie que vous dénoncez ne contraint-il pas le parti politique dont vous êtes issu, à savoir Corsica Libera, à appeler à une mobilisation de la rue ?

Dès le début des rencontres avec Paris, je disais que si nous n’étions pas entendus nous appellerions à des mobilisations populaires et nous irions défendre nos droits à travers l’Europe. Comme je l’expliquais précédemment, notre combat au plan institutionnel continue. Il nous faudra l’intensifier et je demeure persuadé que les Corses, nationalistes ou non, sauront se mobiliser pour le respect de leurs droits et de la démocratie, comme ils l’ont toujours fait.

Alain Cacciari.

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